⏱ Temps de lecture : 13 min🎯 Niveau : Intermédiaire à avancé🔄 Dernière mise à jour : mai 2025
Au saut en longueur, tout le monde regarde la planche d’appel et la distance dans le sable. Pourtant, la performance se joue bien avant l’impulsion. Les trois derniers appuis — l’avant-avant-dernier, l’avant-dernier et le dernier avant l’impulsion — constituent la phase la plus décisive de l’élan. C’est ici que se prépare le transfert d’énergie, que se positionne le centre de gravité, que se conditionne la qualité de l’impulsion. Un athlète qui maîtrise parfaitement ces trois dernières foulées peut compenser une vitesse d’élan légèrement inférieure. Un athlète qui les bâcle perd des dizaines de centimètres quelles que soient ses qualités athlétiques. Dans cet article, on décrypte la biomécanique de ces appuis critiques, les erreurs les plus fréquentes et les exercices pour les optimiser.
- 1. Les principes biomécaniques du saut en longueur
- 2. Structure des 3 derniers appuis
- 3. L’avant-avant-dernier appui — la mise en place
- 4. L’avant-dernier appui — le cœur du dispositif
- 5. Le dernier appui — l’attaque de planche
- 6. L’impulsion — la conversion en envol
- 7. Les erreurs les plus fréquentes
- 8. Ce que font les meilleurs au monde
- Sources scientifiques
1. Les principes biomécaniques du saut en longueur
Avant d’entrer dans le détail des appuis, il faut poser les fondements physiques qui gouvernent le saut en longueur. La performance finale — la distance dans le sable — dépend de trois variables à l’instant de décollage :
- La vitesse horizontale — acquise pendant l’élan, elle est le carburant principal du saut. C’est pourquoi la vitesse de sprint est le meilleur prédicteur individuel de la performance en longueur.
- La vitesse verticale — produite à l’impulsion, elle détermine la hauteur de la trajectoire et donc le temps de vol.
- L’angle de décollage — l’angle formé par le vecteur vitesse résultant avec l’horizontale au moment du décollage.
En théorie physique pure, l’angle optimal pour maximiser la distance d’un projectile est de 45°. Mais un athlète n’est pas un boulet de canon : il ne peut pas convertir toute sa vitesse horizontale en vitesse verticale sans perdre massivement sur l’une ou l’autre composante. En pratique, les meilleurs sauteurs décollent avec un angle compris entre 18° et 25° seulement, selon les études cinématiques réalisées lors des Championnats du Monde et des Jeux Olympiques.
Ce paradoxe apparent — un angle bien inférieur aux 45° théoriques — s’explique par le fait que préserver la vitesse horizontale est prioritaire : la perte de vitesse horizontale engendrée par une tentative de décollage à 45° serait bien supérieure au gain obtenu par l’angle. La stratégie optimale consiste donc à générer le maximum de vitesse verticale possible sans sacrifier la vitesse horizontale. C’est exactement le rôle des trois derniers appuis.
💡 Une augmentation de 1 m/s de la vitesse d’élan génère en moyenne une progression de 50 à 60 cm sur la performance finale, toutes choses égales par ailleurs. C’est la variable la plus déterminante — mais les 3 derniers appuis conditionnent combien de cette vitesse est effectivement convertie en distance.
2. Structure des 3 derniers appuis
La terminologie varie selon les entraîneurs et les systèmes de formation, mais le découpage le plus utilisé en France dans la formation FFA est le suivant :
- Appui n-2 — l’avant-avant-dernier appui : le pied opposé au pied d’impulsion (ex. : pied gauche pour un sauteur s’impulsant sur le pied droit). C’est l’appui qui initie la phase de préparation.
- Appui n-1 — l’avant-dernier appui (penultimate step en anglais) : le pied d’impulsion, un pas avant la planche. C’est la foulée la plus longue de la séquence et la plus critique biomécaniquement.
- Appui n — le dernier appui, l’impulsion sur la planche : le pied d’impulsion frappe la planche. C’est la foulée la plus courte de la séquence.
Cette structure crée une asymétrie de longueur de foulée caractéristique : longue — courte — impulsion. On parle du rythme « long-court » des derniers appuis, l’une des signatures les plus visibles d’une technique aboutie.
3. L’avant-avant-dernier appui — la mise en place
L’appui n-2 est souvent celui qu’on analyse le moins, et c’est une erreur. C’est lui qui déclenche la cascade biomécanique des deux appuis suivants. À ce moment précis de l’élan, l’athlète doit avoir atteint sa vitesse maximale — ou s’en approcher. Toute décélération à partir de ce point se paiera cash sur la performance finale.
Ce qui se passe à l’appui n-2
Le centre de gravité de l’athlète est à sa hauteur maximale dans le cycle de course à ce moment. L’appui n-2 marque le début de la phase d’abaissement progressif du centre de gravité qui va se poursuivre jusqu’à l’avant-dernier appui. Concrètement, la flexion de genou est légèrement plus prononcée qu’en phase d’élan pure, et le buste commence une très légère inclinaison vers l’arrière — préparant l’attitude de puissance nécessaire à l’impulsion.
Erreur fréquente à ce stade
Beaucoup d’athlètes débutants commencent à freiner involontairement dès l’appui n-2, par anticipation de la planche. La recherche de la planche avec les yeux provoque une raideur du torse et une modification du rythme de course. Le bon réflexe : les yeux restent fixés à l’horizon, pas sur la planche.
4. L’avant-dernier appui — le cœur du dispositif
L’avant-dernier appui (appui n-1) est la foulée la plus importante du saut en longueur. Les études cinématiques réalisées sur les compétitions internationales montrent systématiquement que c’est à ce niveau que se distinguent le plus clairement les sauteurs d’élite des sauteurs intermédiaires.
L’abaissement du centre de gravité
La caractéristique principale de l’avant-dernier appui est l’abaissement prononcé du centre de gravité. La foulée est la plus longue de toute la séquence finale — parfois 15 à 20 cm plus longue que les foulées d’élan — et le pied prend contact au sol nettement en avant du centre de gravité. Cette configuration crée une position basse typique, avec le genou de la jambe d’appui en flexion marquée.
Cet abaissement n’est pas une perte d’énergie : c’est un investissement biomécanique. En abaissant son centre de gravité, l’athlète se positionne pour que celui-ci remonte lors de l’impulsion — c’est ce mouvement de remontée qui génère une partie importante de la vitesse verticale au décollage.
Le rôle des ischio-jambiers
Lors de l’avant-dernier appui, les ischio-jambiers sont soumis à un pic de contrainte extrême. Ils doivent simultanément décélérer l’extension du genou (contraction excentrique à haute vitesse) et préparer l’extension explosive de hanche qui alimentera le prochain appui. C’est d’ailleurs pourquoi les sauteurs en longueur présentent un risque élevé de blessure aux ischios lors des phases d’intensification — l’avant-dernier appui cumule les conditions mécaniques les plus défavorables pour ce groupe musculaire.
📌 Pour approfondir la prévention de ces blessures spécifiques, consulte notre article dédié : Blessure aux ischio-jambiers : causes, prévention et rééducation.
L’inclinaison du tronc
Simultanément à l’abaissement, le tronc de l’athlète prend une inclinaison vers l’arrière, parfois appelée le « recul du buste ». Cette inclinaison — de l’ordre de 15 à 25° par rapport à la verticale chez les meilleurs — joue deux rôles essentiels :
- Elle positionne le centre de gravité en arrière du pied d’appui, créant les conditions d’une extension-propulsion efficace lors de l’impulsion suivante
- Elle précharge les extenseurs de hanche (fessiers, ischios) dans une position de tension optimale — comme un arc bandé
Le balancement des bras
Les bras jouent un rôle actif et souvent sous-estimé. À l’avant-dernier appui, le bras opposé à la jambe d’appui effectue un balancement ample vers l’arrière, préparant un mouvement vers l’avant qui contribuera à la production de vitesse verticale lors de l’impulsion. Cette coordination bras-jambes est l’une des clés techniques les plus difficiles à automatiser.
5. Le dernier appui — l’attaque de planche
Le dernier appui — l’appui n sur la planche — est la foulée la plus courte de la séquence. Après la grande foulée de l’avant-dernier appui, le sauteur « ramasse » son centre de gravité en effectuant un appui plus court et plus actif. Cette asymétrie long-court est la signature visible d’une bonne technique.
La pose active du pied
Le pied d’impulsion prend contact avec la planche selon une technique très spécifique, fondamentalement différente de la pose du pied en course normale. On parle de pose active (ou « griffe ») : le pied frappe la planche avec la plante (zone médio-plantaire à légèrement talonnière), genou relativement tendu, tibia incliné vers l’arrière par rapport à la verticale.
Cette pose active en « avant » du centre de gravité crée un bref contact en appui-poussée qui permet de :
- Convertir une partie de la vitesse horizontale en vitesse verticale grâce à l’effet de « tremplin » du membre inférieur tendu
- Limiter le freinage au minimum car le contact est bref et actif (contrairement à une pose passive talonnière qui freinerait brutalement)
- Exploiter l’énergie élastique emmagasinée dans les tendons et aponévroses lors du contact
La remontée du centre de gravité
C’est lors du dernier appui que le centre de gravité, abaissé à l’avant-dernier appui, entame sa remontée. Plus l’abaissement à l’avant-dernier appui était prononcé, plus le potentiel de remontée — et donc de vitesse verticale à l’envol — est important. Ce mouvement de pendule centre de gravité (bas → haut) est l’une des clés de la production de vitesse verticale sans sacrifier la vitesse horizontale.
La durée du contact : brève mais explosive
Les analyses cinématiques des compétitions de haut niveau montrent que le temps de contact sur la planche est de l’ordre de 110 à 160 millisecondes chez les sauteurs d’élite. C’est extrêmement court — et c’est voulu. Plus le contact est bref, moins la freinage horizontal est important. Cette brièveté exige une préparation neuromusculaire très spécifique, que seule la répétition ciblée des exercices adéquats peut développer.
6. L’impulsion — la conversion en envol
L’impulsion est la résultante de tout ce qui précède. Techniquement, elle correspond à la phase d’extension complète du membre inférieur porteur — cheville, genou, hanche — depuis le contact avec la planche jusqu’au décollage.
L’extension trible articulation
L’impulsion optimale est une extension simultanée et complète des trois articulations du membre d’appui :
- Extension de la cheville (flexion plantaire) — contribue à la vitesse de décollage et à la rigidité du membre
- Extension du genou — produit la propulsion verticale principale
- Extension de la hanche — apporte la puissance de base, alimentée par les fessiers et les ischios
Un défaut sur l’une de ces trois articulations — notamment un genou qui fléchit trop à l’impulsion (signe de fatigue ou de faiblesse) — réduit significativement la vitesse de décollage et l’angle d’envol.
Le rôle des bras et de la jambe libre
Lors de l’impulsion, les deux bras montent simultanément et puissamment vers le haut — ce double balancement de bras contribue à augmenter la vitesse verticale du centre de gravité selon le principe de conservation de la quantité de mouvement. La jambe libre (jambe non-impulsive) effectue elle aussi un puissant mouvement de montée du genou vers l’avant-haut, renforçant cet effet.
Des études biomécaniques ont montré que le double balancement de bras contribue pour 10 à 15 % de la vitesse verticale totale à l’envol chez les sauteurs d’élite. C’est une contribution non négligeable qu’on ne peut obtenir qu’avec une technique de bras maîtrisée et une bonne coordination.
L’angle de décollage
Comme évoqué en introduction, l’angle de décollage optimal en compétition se situe entre 18° et 25°. Cet angle est la résultante des vitesses horizontale et verticale à l’instant du décollage. Il ne se contrôle pas directement — il est la conséquence de la qualité des appuis précédents. Un sauteur qui « pousse trop haut » (angle supérieur à 30°) a généralement perdu trop de vitesse horizontale. Un sauteur dont l’angle est inférieur à 15° n’a pas suffisamment préparé l’abaissement à l’avant-dernier appui.
7. Les erreurs les plus fréquentes
Ces erreurs sont observées à tous les niveaux, des compétitions jeunes jusqu’au niveau régional. Les identifier est la première étape de la correction.
Erreur 1 — La décélération précoce (le « ramassage »)
C’est l’erreur la plus répandue, et la plus coûteuse en termes de performance. L’athlète commence à ralentir dès les 4 à 5 dernières foulées pour « chercher sa planche ». La cause principale : un élan mal maîtrisé, sans repères fixes, qui oblige le sauteur à ajuster visuellement sa dernière foulée. La solution est dans la mise en place de l’élan, pas dans la correction des derniers appuis eux-mêmes.
Erreur 2 — Avant-dernier appui insuffisant (pas d’abaissement)
L’athlète saute « droit » sans passer par la phase d’abaissement à l’avant-dernier appui. Il décolle « trop haut » ou avec un angle insuffisant car son centre de gravité n’a pas eu le temps de s’abaisser pour mieux remonter. Visuellement : le saut ressemble à un bond de course normale plutôt qu’à une impulsion athlétique. Ce défaut est souvent accompagné d’un tronc trop vertical à l’avant-dernier appui.
Erreur 3 — Dernier appui trop long (pas de « ramassage »)
Le sauteur ne raccourcit pas suffisamment sa dernière foulée. Son centre de gravité n’a pas le temps de passer au-dessus du pied d’appui, ce qui provoque un contact au sol trop long et une perte importante de vitesse horizontale. La pose du pied est souvent talonnière et passive, créant un véritable frein.
Erreur 4 — Bras passifs ou désynchronisés
Les bras ne montent pas — ou montent de façon désynchronisée — lors de l’impulsion. L’athlète perd jusqu’à 15 % de sa vitesse verticale potentielle. Ce défaut s’observe souvent chez les sprinters reconvertis au saut, dont la mécanique de bras est calibrée pour la course et non pour l’impulsion verticale.
Erreur 5 — Regard vers la planche
L’athlète abaisse le regard vers la planche dans les 3 derniers appuis. Ce mouvement de tête provoque une flexion du tronc vers l’avant qui contre l’abaissement du centre de gravité recherché et perturbe l’ensemble de la coordination. Le regard doit rester horizontal ou légèrement vers le haut jusqu’à l’envol.
Erreur 6 — Impulsion sur jambe fléchie
Le genou d’impulsion est fléchi à l’impact et ne parvient pas à s’étendre complètement. Signe classique de fatigue musculaire ou de charge d’entraînement trop élevée lors des séances techniques. L’extension triple articulation est incomplète, ce qui réduit l’angle et la vitesse de décollage.
8. Ce que font les meilleurs au monde
L’analyse cinématique des finalistes des Jeux Olympiques et des Championnats du Monde permet de dégager des données précises sur les caractéristiques des 3 derniers appuis à l’élite mondiale.
Miltiadis Tentoglou — champion olympique Paris 2024
Le Grec, recordman d’Europe avec 8,65 m, présente l’un des avant-derniers appuis les plus longs du circuit — proche de 2,80 m de longueur de foulée — immédiatement suivi d’un dernier appui de seulement 1,80 m. L’asymétrie long-court est l’une des plus marquées chez les élites actuels. Son centre de gravité s’abaisse d’environ 20 cm lors de l’avant-dernier appui par rapport à sa hauteur en course, ce qui lui permet de produire un angle de décollage de 22° malgré une vitesse d’élan approchant 11 m/s.
Les données chiffrées de l’élite mondiale
| Paramètre | Élite mondiale (hommes) | Niveau régional (hommes) |
|---|---|---|
| Vitesse d’élan à l’avant-dernier appui | 10,2 – 11,1 m/s | 7,5 – 8,5 m/s |
| Longueur avant-dernier appui | 2,60 – 2,85 m | 2,10 – 2,40 m |
| Longueur dernier appui | 1,75 – 2,00 m | 1,80 – 2,20 m |
| Abaissement centre de gravité | 16 – 22 cm | 8 – 14 cm |
| Temps de contact planche | 110 – 160 ms | 160 – 220 ms |
| Angle de décollage | 18° – 25° | 20° – 32° |
| Perte de vitesse horizontale | 0,8 – 1,2 m/s | 1,5 – 2,5 m/s |
Ces données mettent en évidence deux différences fondamentales entre l’élite et le niveau régional :
- L’élite perd deux fois moins de vitesse horizontale lors des 3 derniers appuis — grâce à un dernier appui plus court et plus actif
- L’élite présente un abaissement du centre de gravité significativement plus important — clé d’un meilleur rapport vitesse horizontale / vitesse verticale à l’envol
🎯 Ce que ça signifie pour l’entraînement : pour un sauteur de niveau régional (7,5 m/s d’élan), réduire la perte de vitesse horizontale de 2,0 à 1,5 m/s en améliorant la qualité du dernier appui représente théoriquement un gain de 20 à 30 cm sur la performance — sans courir plus vite. C’est tout l’enjeu du travail technique sur les 3 derniers appuis.
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Sources scientifiques
- Hay, J. G. (1993). Citius, altius, longius (faster, higher, longer): the biomechanics of jumping for distance. Journal of Biomechanics, 26(Suppl 1), 7–21.
- Lees, A., Fowler, N., & Derby, D. (1993). A biomechanical analysis of the last stride, touchdown and takeoff characteristics of the men’s long jump. Journal of Sports Sciences, 11(4), 303–314.
- Graham-Smith, P., & Lees, A. (2005). A three-dimensional kinematic analysis of the long jump take-off. Journal of Sports Sciences, 23(9), 891–903.
- Bridgett, L. A., & Linthorne, N. P. (2006). Changes in long jump take-off technique with increasing run-up speed. Journal of Sports Sciences, 24(8), 889–897.
- Linthorne, N. P., Guzman, M. S., & Bridgett, L. A. (2005). Optimum take-off angle in the long jump. Journal of Sports Sciences, 23(7), 703–712.
- Seyfarth, A., Friedrichs, A., Wank, V., & Blickhan, R. (1999). Dynamics of the long jump. Journal of Biomechanics, 32(12), 1259–1267.
- Panteli, F., Theodorou, A., Kotzamanidis, C., & Kyrialanis, P. (2013). Comparison of kinematic parameters in the long jump between elite and sub-elite male athletes. Journal of Human Kinetics, 39, 63–72.
- Fédération Française d’Athlétisme (2023). Guide technique — Sauts horizontaux : enseignement et perfectionnement. Direction Technique Nationale FFA, Paris.
Article rédigé par l’équipe RunAthle.fr — La référence de l’athlétisme et du running en français.
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